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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 14:53

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Tel Aviv. 1957

 

Dans l’avenue Dizengoff, Roger  marche d’un bon pas. Il traverse le square.

 Il fait bon en ce mois d’octobre, la touffeur est moins oppressante. Il  n’aime

 pas la chaleur. Son organisme habitué aux grands froids, regimbe dès que le

baromètre danse la Hora*.

Pourquoi avoir accepté l’invitation de son associé ?

-        Yom kippour à la maison, incontournable,  lui a-t-il dit.

Mais, Il ne veut plus entendre parler de Pourim, Roch Hachana, Kippour,  Pessah, etc. Il a occulté ces réunions de familles, ces fêtes, ces  traditions, désapprit la

 religion, annihilé sa mémoire, afin d’effacer à jamais l’avenue Parmentier.

Penser à ce morceau de vie amputé par d’autres ?

Une idée insupportable pour lui.

L’amnésie est préférable actuellement. Après…il verra.

Il longe le café Cassit. Parvenu devant l’immeuble Bauhaus, construit depuis

dix ans environ, avec ses balcons en mamelons rebondis, et  ses jardinets circulaires,

 il hésite.

Pourquoi ne pas passer cette soirée dans son quartier général ?

Le café Rowal, ce nouvel endroit devenu à la mode très rapidement, est fréquenté

par la classe huppée de la ville. Il y a ses habitudes, depuis que Yoèl, son associé, l’a présenté.

Mais…  c’est Yom Kippour. Il est fermé!

 

Devant la porte de ce bel immeuble cossu, il hésite…

L’arrivée tonitruante de deux militaires l’empêche de faire demi-tour.

 Il se ressaisit et grimpe les deux étages entrainant derrière lui une partie de Tsahal*.

 

Son premier Grand Pardon, depuis sa visite éclair à Nevers en 1942.

 

Il frissonne, sa peau se glace à l’évocation de cette ville…maudite, siège de la Kommandantur 568.

Happé par ses hôtes, les éclats de rire des enfants, et la chaleur humaine d’emblée perceptible, son sang retrouve petit à petit le chemin de ses veines.

Il salue ses connaissances. Son associé Yoèl, un sabra* fondateur de la société

de promotion dans laquelle il a pris des participations, lui présente de nouvelles

têtes.

Frank et Shoshana, rose en hébreu, aurait-elle des épines ? pense-t-il en

admirant la superbe  plastique de la belle sabra aux lointains ancêtres tartares.

 

Simon et Primor à la si délicate carnation, une harpiste officiant dans l’orchestre national.

 

Shulamitt, un bon parti lui glisse Yoèl avec malice.

 

Et d’autres encore. Il écoute d’une oreille distraite, perdu une fois de plus dans

 le néant de sa jeune vie.

Arrivé devant les militaires qui, inconsciemment lui ont forcé la main, Yoèl lui dit en hébreu :

-        Je te présente David, un Français, il a vécu des moments douloureux,

   comme toi.

-        Bonjour dit Roger en regardant ce soldat âgé de vingt cinq ans, ou un

    peu plus peut être. Ses yeux accrochent des yeux bleus rieurs, à nul autre 

    pareil. Il pâlit, est-ce possible.

La stupeur le gagne, il demande :

-        David où habitais-tu en France ?

-        A Paris

D’un ton impératif, agacé même

-         l’arrondissement?

-        10ème

-        Ton Père  était-il tailleur?

-        Oui, répond David de plus en plus interdit par l’attitude Inquisitrice

de son interlocuteur.

D’une voix atone

-         125 avenue Parmentier?

-        Oui, comment sais-tu tous cela ?

Roger le dévisage sans rien dire. Parler lui est difficile.

Sa gorge devient sèche. Il déglutit difficilement. Il manque d’air.

-        David, articule-t-il, je sais, j’ai changé, je n’ai pas beaucoup grandit.

    D’où je  viens,  on  n’arrosait pas les jeunes pousses. J’ai vieilli avant l’âge,

    j’ai essaimé au vent glacé des plaines polonaises un peu de ma tignasse

     indisciplinée à laquelle tu t’accrochais, gamin, pendant nos vacances aux Sables.

    Tu ne voulais pas me quitter.

David le regarde, le scrute plutôt, on sent qu’il fait des efforts pour sortir du

 fond de sa mémoire son ami d’enfance, son presque frère.

Il compte. Il a vingt six ans, donc cet homme devant lui en à trente.

Est-ce possible ?

 

Il ose toucher l’avant bras gauche, furtivement, du bout des doigts, comme pour

 effacer les six chiffres grossièrement tatoués, et soudain prestement,

il passe la main dans le reste de ses cheveux bouclés. Ce geste retrouvé de leur complicité d’antan, les fait tomber dans les bras l’un de l’autre.

David pleure doucement.

Roger dont la glotte joue les ascenseurs descenseurs en folie dans son cou un

 peu moins décharné maintenant, se raidit.

Une émotion intense les paralyse, et envahit peu à peu l’assistance.

Depuis la fin de la guerre ces retrouvailles sont fréquentes en Israël.

Qui n’a pas perdu un parent, un ami, une relation dans ce chaos dantesque de

cette guerre monstrueuse.

Petit à petit les « revenus » parlent, un peu, très peu. Alors se dessine les

 contours de ce que l’on appelle la Shoah.

Assis côte à côte, dans une pièce mise à leur disposition par le maître des

lieux, celui-ci estimant qu’ils avaient des choses à ce dire, plus importantes

 que la fête à laquelle ils étaient conviés. Ils  se regardent, se dévisagent,

essayant l’un comme l’autre de retrouver dans l’homme présent le garçonnet

d’avant.

 

 Avant…

 

Les Sables d’Olonne

 

De 1932 à 1940 les deux familles y loueront ensemble une grande maison.

En grandissant, les deux garçonnets ramassent  des coquillages, apprennent le nom des crustacés, partent avec leurs pères assister à la rentrée des  pécheurs dans le petit port, puis à la vente si particulière du poisson : la criée. Les signes cabalistiques des vendeurs et des acquéreurs ont le don de les amuser follement. Sur le chemin du retour, ils singent le gestuel énigmatique de ces hommes de la mer.

Et le rituel du soir : la dégustation d’une Sardinette !

Mais ce qu’ils préfèrent le plus, c’est la ferme, où le vendredi, ils vont tous ensemble chercher le poulet, les œufs, le beurre où… le boudin…la kasherout*  restée à

Paris, leur permet de découvrir les spécialités de la cuisine française !

Les femmes font claquer leurs sabots de Sablaise sur le chemin du retour.

 

Maintenant…

Ils n’osent se parler, l’émoi toujours. Imperceptiblement les mains de Roger

tremblent.

David ferme ses yeux, afin de retrouver une image peut être.

Enfin, brisant ce silence lourd de sentiments partagés, Roger, certainement

l’âge, et surtout l’habitude acquise durement de se dominer en toutes circonstances, rompt cette atmosphère chargée de questions non posées.

-        Que fais-tu ici ?

Il n’ose demander plus, appréhendant d’entendre, redoutant de le blesser, de

 réveiller un passé qu’il a peut être, comme lui, ensevelit au plus profond

de son être.

Mais, bizarrement, comme libéré, David parle. Un flot de mot mit bout à bout

pour meubler le vide que l’on devine dans son regard si bleu.

De sa vie qu’il raconte dans un désordre certain, un trou de quinze années semble

ne pas le gêner.

Qu’a-t-il vécu ?

Ses avants bras, bronzés, musclés, dégagés par les manches courtes de la

chemisette réglementaire de l’uniforme ne laisse pas apercevoir un tatouage,

un numéro, un indice suggérant que lui aussi revient de là-bas.

 

Puis soudain, comme s’il ne pouvait aller plus loin, la source se tarit et il demande :

-        Et toi ?

 

-        Moi…un instant s’il te plait quémandent les yeux

Avec mes parents, nous devions passer la ligne de démarcation

Nous avons pris le train  direction la gare de Nevers, lieu de rencontre

 avec le passeur.

Tout est arrangé, payé pour partie à Paris et le reste sur place avant de

franchir la ligne magique.

Ils seront une douzaine, peut être plus, de tous âges à se regrouper autour de

 l’homme qui régulièrement prend des risques afin de permettre à tous

ces Juifs en sursis de franchir le Rubicon.  Cet homme, qui après avoir reçu sa

 dîme, les conduira vers la liberté, comment ?

Mystère.

Les voilà  à Saint Pierre du Moutier.

-        Le passeur nous a demandé de déposer nos ballots dans un camion, afin

    qu’il puisse nous les apporter en zone libre. Nous devions nous déplacer

      accroupis,  ne pas faire de bruit.

Plus que cinquante mètres, environ…

Cette vieille bâtisse se rapproche, bientôt nous allons pouvoir y

 pénétrer, et laisser à la porte notre peur de bête traquée.

Nous entrons.  Nos yeux doivent  s’habituer à l’obscurité.

 

Ils ne  nous en  laisseront pas le temps. Une lumière nous aveugle.

Nous sommes cernés par quelques hommes.

Des Allemands.

 J’entends le bruit si particulier de la culasse que l’on arme.

Instinctivement, je cherche la main de mon père, persuadé qu’ils vont nous

 tuer sur place, dans ce piège pour Juifs en cavale.

Imagine l’angoisse  et le désespoir pour tous ceux  qui comme nous se sont

laissés bernés par ce passeur véreux.

Si près du but.

 

Après, ce fut l’incarcération dans une prison de Nevers avec

 la police française pour maton.

 

Pour la première fois de ma jeune vie je suis séparé de ma mère.

 

Avec mon père nous sommes transférés à Pithiviers. Ce camp d’internement provisoire est géré par la police française.

Le soleil d’août brille et je n’ai pas l’impression de souffrir,  si ce n’est

 l’absence de ma mère et l’inconnu de notre devenir.

Pour meubler le temps je parle avec mon père de notre vie…avant…

de l’atelier, des clients, de toi, de ton père.

Puis s’instaure entre nous une tendre complicité, un lien plutôt privilégié

 avec ma mère jusqu’à  lors. Je ne me souviens plus de nos paroles, mais

parfois des bribes ressurgissent, que je m’empresse de chasser.

 

Nous avons forcement évoqué le futur, notre avenir plus qu’incertain

obligeant mon père à me donner des conseils, faire des recommandations, mais j’avoue avoir tout oublié.  

 

-        21 septembre, fermeture, du moins pour nous du « camp de vacances »

Mais de ma mère pas de nouvelle.

 

On nous fait monter dans un wagon du convoi n°35. Dans quelle gare,

une sans nom  surement!

J’ai le temps de lire 40 hommes ou 8 chevaux en longueur.

 

Pourtant nous sommes encaqués comme des harengs. Debout, serrés les uns

 contre les autres, les Allemands ont le don de trouver encore un peu de

 place pour un ultime retardataire désireux de profiter du voyage!

 

Les hommes et les femmes sont mélangées, et miracle dans ce chaos

indescriptible nous retrouvons ma mère. Ne me demande pas combien de

 temps dura ce voyage, je suis bien incapable de m’en souvenir.

 

Mais ces moments serrés entre mon père et ma mère, ce contact rapproché obligatoire, sentir de si près leur peau, ce sentiment d’être plus fort

 parce que réunis, fut pour moi inestimable. Je pense que si j’ai survécu,

c’est en grande partie grâce à toute cette force qu’ils ont essayés de me transmettre, de m’inoculer. J’avais faim, soif, les besoins naturels plus que difficiles à soulager, mais j’étais avec eux, je somnolais

dans leurs bras réunis, j’étais… pour combien de temps encore, leur fils

adoré.

L’arrivée, enfin, au bout de combien de jour ?

La gare de Kosel, hagards, effrayés, on ne nous laisse pas le temps de

 nous dégourdir les jambes. Nous sommes extirpés à coup de trique,

les vivants, les moribonds et les morts sortent de concert, accueillis

par la mélodieuse musique de la langue allemande, aboyé par des êtres

 n’ayant plus rien d’humain.

Le bruit assourdissant, les coups de feu, les cris, les aboiements des molosses,

 les hurlements déchirants des « séparés », et le sifflement des trains

apportant leur cargaison de « sous hommes », sont mes seuls souvenirs de cette arrivée en terre allemande.

Longtemps, nous avons attendus, debout, épuisé, l’arbitraire jugement

 d’un SS éructant : à droite, à gauche.

Sans même avoir le temps de me serrer dans leurs bras, mes parents sont

 poussés dans la cohue de ceux qui reprennent le train pour Auschwitz

me diront certains, mieux renseignés que moi.

 

Je suis seul, hébété, j’ai quinze ans, et je vais devoir apprendre à

 vivre sans eux.

 J’ai peur.

 

Roger s’arrête, pour chasser les images qui se bousculent et qu’il ne veut

plus voir…jamais.

-        Après dit David d’une voix blanche

-        Après, quelle importance. Et puis je ne sais comment trouver les phrases

     justes pour le dire ?

J’étais dans un autre univers. L’enfer peut être !

 

-        J’ai beaucoup voyagé, marché, de camp de travail en usine, de chantier

    en mine. J’ai creusé des galeries, transporté des rails, soulevé des pierres,

    fait du béton, appris à me débrouiller. J’ai supporté le froid, la neige, la faim, les coups…

     mais je suis là !

-        Pour ne pas me perdre, après  deux ans *de bons et loyaux services, des 

     artistes de talent ont tatoué sur mon avant bras gauche ce numéro que

     tu peux admirer : 177403. La calligraphie n’est pas parfaite,

     le bonhomme ayant un peu abusé du schnaps !

 

J’ai circulé, pas toujours dans des conditions confortables,  mais ils m’ont

fait connaître l’Allemagne profonde, la Pologne et ses mornes plaines

enneigées !

De 1942 à 1945, j’ai visité neuf camps,  je suis allé à, Eichtal en Allemagne,

 puis à Blechammer en Haute Silésie, chez les Polaks si tu préfères, après une marche dans la neige et le vent pendant quinze jours j’ai découvert

Gross Rosen, Auschwitz, de nouveau l’Allemagne où j’ai visité Buchenwald,

 Dora et Bergen Belsen.

 

Libéré par les Britanniques qui nous sauvèrent deux fois, la première en nous retirant du souffle de l’hydre de Lerne, et la deuxième en nous empêchant

d’avaler le frichti concocté par nos hôtes sadiques jusqu’au bout.

Mais peut être était-ce des rumeurs ?

Je te dis tous cela en vrac car ma mémoire parfois ne veut pas se rappeler!

 

-        Mais ta vie là-bas demande timidement David ?

-        Là-bas ?

 

 Une vie d’anesthésié.je n’étais plus un adolescent, je n’étais pas un homme,  je n’étais qu’une volonté désirant vivre encore une seconde,

une minute, une heure, un mois de plus, après… c’est après.

 

-        Les miracles, les sibylles, les magiciennes, les fées, les sorcières,

 les bons génies,  durent se liguer pour me sortir de cet endroit

diabolique!

 

Roger n’en dira pas plus. A quoi bon étaler ce passé, les mots sont impuissants

devant l’ampleur de la géhenne.

Qui le croirait?

-        Je suis libre, mais faible, si faible.

 Trente huit kilos sur la balance du pesage !

Je ne sais plus respirer librement, une chape de plomb m’en empêche. La liberté retrouvée ne me rend pas heureux. Que vais-je en faire ?

 

Je ne suis pas certain de vouloir remercier Dieu de m’avoir permis de revenir.

La - bas je voulais vivre.

 

 La force, la hargne, l’envie de leurs résister, alors qu’ils sont anéantis, ne m’habitent  plus. J’avais envie de leurs montrer de quoi était capable un Youpin, mais maintenant, je me demande si cela était utile. Ils m’ont tout volé.

 N’ont-ils pas gagné ?

 

Je suis rapatrié vers Bruxelles. Un accueil chaleureux nous est réservé.

Les Belges nous apportent spontanément de la nourriture, des vêtements, malheureusement importables pour nous, si maigre,  mais surtout une commisération, un soutien moral qui fait chaud au cœur.

Je marche  avec lenteur, et je lis dans le regard des autres de  l’incrédulité lorsque je dis avoir dix huit ans !

Après un bref séjour  à l’hôpital, quelques jours je pense, je prends le

train pour Lille avec un certains nombres de « fantômes  zébrés ».

Avec indifférence nous sommes entassés, dans les dortoirs d’un

centre d’accueil, mais n’avons-nous pas l’habitude !

 

 Après c’est Paris, le Lutétia, et ses couloirs pompeux, où la dorure à

 l’or fin des boiseries tranchait singulièrement avec nos costume à rayures crasseux, bien souvent en lambeaux,  multipliés à l’infini par les miroirs

 biseautés. Drôle de défilé de mode !

Des vêtements, presqu’à ma taille, un peu d’argent, et me voici jeune homme en liberté dans une ville qui  me semble inconnue.

 

Je suis parti adolescent, je rentre adulte, avec le vécu d’un bagnard aguerri aux vicissitudes de  la schlague.

 

Mes parents, ma sœur et sa famille, mon oncle, mes tantes, mes cousins

 tes parents et toi, où êtes-vous ?

Suis-je seul?

Pourquoi moi ?

 

Je mettrais des mois à comprendre.

L’appartement de mes parents avait été réquisitionné par les Allemands.

Les nouveaux occupants me claquèrent la porte au nez, me criant leur

bon droit de Français bien nourris.

Il fallut beaucoup de temps à la gardienne pour reconnaître le petit

qu’elle avait vu naître, mais consciente de ma faiblesse et de mon désarroi

 elle me remit les clés de la chambre de bonne appartenant à mes parents,

qu’elle avait réussi à soustraire à la convoitise de l’ennemi. Je suis enfin

 dans un « chez moi ».

Je ne sais comment j’ai trouvé un avocat, afin de faire valoir mes droits

  pour recouvrer la propriété de l’appartement.

 

La nuit, je ne savais plus dormir.

 

L’habitude des réveils brutaux qui à la longue vous force à somnoler,

ce dormir d’un œil dont nous étions si friands, lorsque l’on nous demandait

de nous coucher pendant les vacances Aux Sables, était devenu une

obligation, si tu ne voulais pas prendre de coup, parce que trop long à te réveiller,  ou te faire voler tes maigres affaires.

 

Les couvertures me paraissent si lourdes, j’avais peur qu’elles ne m’étouffent.

Je retrouvais l’appartement de mes chers parents, mais naturellement vidé

de ses meubles, et des ses machines, vendus par le Haut Commissaire à

la question juive.

Je m’installais avec mes moyens sommaires dans cet appartement devenu gigantesque, tout à coup.

Et j’attendais…leur retour.

Pour conjurer le sort  je continuais, en pensée d’obéir à mon père, espérant naïvement, qu’il reviendrait un jour ou l’autre afin de me féliciter.

Cela à durer longtemps…je crois. Qu’allais-je faire de ma vie…sans eux ?

J’étais libre, mais que faire de cette liberté ?

Comme un maraudeur, je rodais autour de la synagogue de la rue Notre Dame de Nazareth. J’y avais fait ma Bar Mitzva., mais je ne me rappelais plus les prières ! J’étais un revenant sur terre et je n’y trouvais plus ma place. Contrairement à toi David, je n’avais plus personne chez qui me réfugier. Inconsciemment, même si je refusais de me l’avouer, je savais

que plus un déporté ne hantait l’hôtel Lutétia, et que ma famille ne ferait plus partie du paysage de ma vie.

Vivre, j’avais voulu vivre, mais le retour à la vie quotidienne me détruisait inexorablement. Etais-je encore Juif alors que je ne savais plus prier ?

 

J’avais l’impression de gêner tout le monde : les Juifs, parce que revenus,

alors que tant d’autre étaient restés, qu’avais-je fait pour cela ?

Je ressentais alors, une culpabilité profonde parce qu’épargné.

Je dérangeais aussi les Français, passés maître dans l’art de la girouette,

  tous résistants en cette fin de guerre, refusant d’entendre parler de collaboration de la police, de délation, de dénonciation, de soumission à

l’ennemie, à Pétain et sa bande depuis longtemps satellite de l’envahisseur.

 

   Je ressentais une incompréhension. J’avais la sensation que l’on refusait

de m’entendre.

Petit à petit, je retrouve un semblant de volonté, et surtout,  des amis

de mes parents qui décident de me prendre sous leur aile et me prêtent de l’argent, afin que je m’installe.

Pour faire quoi ?

Je voulais être avocat, mais les Allemands ne m’avaient pas permis d’accomplir

 ce rêve.

Je me décidais pour la confection…un bon métier pour un Juif* !

Inconsciemment je mettais mes pas dans ceux de mon Père.

J’achetais des machines à coudre, à repasser, enfin  l’attirail du parfait

Shmatologue*, et je commençais par me procurer des modèles que je

démontais afin de les reproduire dans d’autres matières, avec une petite poche

 en plus, un col un peu plus long. Je traficotais le modèle à ma guise,  puis allais prospecter.

Et pour la première fois de ma vie déjà si bien remplis, je commençais à

gagner de l’argent. Seul,  dans mon grand mausolée petit à petit déserté

par l’âme de ma famille, je n’avais pas le courage de préparer les repas,

alors j’allais chez « Max » rue Notre Dame de Nazareth, la table y était bonne, et la fille des taverniers accorte et attirante, avait de tendres regards à mon encontre.

Malgré mon vécu, je ne connaissais rien de la vie, j’avais tout à découvrir :

l’amour, la sexualité, la tendresse, les caresses d’une femme autres que

 celles de ma mère, les baisers.

J’étais puceau, et la charmeuse Louise s’empressa de me voler ma vertu !

Elle m’apprit les jeux de l’amour. Je me laissais faire, heureux d’avoir

 enfin trouvé quelqu’un pour s’occuper de moi.

J’étais bien incapable de dire si le sentiment que j’éprouvais était de l’Amour, mais je m’en accommodais.

Je voulais être amoureux, amoureux de tout, de l’une de l’autre,

qu’importe, je désirais surtout aimer le futur de ma vie où le passé n’avait

pas de place, et  rattraper ma jeunesse enfuit.

Cette jeunesse dont je n’avais pas profité.

Malheureusement, comme dans les romans de gare, je fus foudroyé

par une méningite cérébro-spinale, avec forte fièvre et paralysie de la nuque.

D’urgence je fus admis à l’hôpital Claude Bernard, où le professeur Morin

ne donna pas chère de ma vie.

Profitant de ma semi- inconscience, les parents de « ma Louise » se

pressèrent de m’extorquer une date de noce et surtout me firent signer des papiers pour le contrat de mariage, me dirent-ils

C’est ainsi mon Cher David, que je me fis spolier pour la deuxième

 fois de l’appartement de l’avenue Parmentier…par des Juifs!

Mais la pénicilline encore à ses balbutiements, fit effet sur moi, et deux

 mois plus tard je convolais avec la belle Louise.

Notre voyage de noce, et ma convalescence se passèrent dans mon

appartement qui n’était plus le mien !

Devant ce nouveau cout du sort je quittais cette Messaline et ayant

 réglé mes affaires, je décidais de partir pour Israël.

Je crois t’avoir dit l’essentiel.

Je ne pense pas que je ferai ma vie ici. Il fait trop chaud et puis je trouve

ce pays trop bruyants, j’ai besoin de calme, de silence. Mais grâce à mon association avec Yoèl, je gagne de l’argent.

Dans un an peut être, je rentrerai en France. Je veux reprendre mes études.

 

 

 

extrait du 3ème livre de Julia: Nuit de Noce, récits partagés copyright

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  • : ce blog: pour tous ceux ,qui comme Julia, marranne du Portugal, sont à la recherche de leur identité juive. Architecte d'intérieur et gourmande elle vous transmet des conseils en déco, et de délicieuses recettes .
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  • issue d'une famille de marranes,je suis très attachée à mon identité juive,et à toutes ces traditions qui ont bercées ma jeunesse. 
 je suis passionnée pour mon métier d'architecte d'intérieur et par  l'écriture  qui me permet le rêve.
  • issue d'une famille de marranes,je suis très attachée à mon identité juive,et à toutes ces traditions qui ont bercées ma jeunesse. je suis passionnée pour mon métier d'architecte d'intérieur et par l'écriture qui me permet le rêve.

l'auteur

Chantal FIGUEIRA LEVY, écrit depuis quelques années des romans autour de personnes réunies par la même recherche d'identité.

Son personnage principal est Julia FRANCES.

Dans la vie professionnelle, Chantal FIGUEIRA LEVY est architecte d'intérieur, et de ce fait , son héroine évolue dans ce milieu.

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